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Philippines – Novembre/décembre 2004

Philippines – Novembre/décembre 2004

Avion de nuit. Jus d’orange, coca, dînette lyophilisée, des films récents pour tenir le coup… Les lumières s’éteignent et je suis une des rares à ne pas trouver le sommeil . Blottie sous ma couverture aux armes de Cathay Pacific j’écoute les rêves de mes compagnons de route… à qui sait entendre rien n’est impossible et il n’y a rien de mieux qu’un voyage pour vivre son voyeurisme comme si on y était contraint. A quoi songent-ils, ceux qui rentrent au pays, ceux qui touristent, ceux qui partent à l’aventure comme moi ? Nous sommes tous blottis dans le ventre du volatile comme dans une matrice sécurisante, à l’arrivée la réalité, la chaleur… j’ai hâte.

Paupières lourdes mais toujours insomniaque… l’émerveillement de penser à la facilité des voyages… je suis le trajet de l’avion sur l’écran… Spiderman attendra bien un petit moment.

Midi.

Mon contact est bien au rendez vous, petite tête blanche parmi les visages bruns de la foule environnante qui vend à la criée qui son taxi qui son hôtel… Tout de suite les premières recommandations et les premiers détails et la découverte de la ville, de la maison, du planning des vacances…

22h30 et un clavier qwerty dans les mains.

L’air est moite et je suis toute encollée de chaleur, il fait trente degrés ici… Dans les rues de Manille les cafards cherchent à éviter les pieds des marcheurs qui slaloment entre des voitures miraculeuses. Je n’ai fait que traverser les bidonvilles, j’habite dans le centre financier, hauts immeubles surveillés par les gardes en faction.

Des ventilateurs partout, l’air est vraiment tropical…

…la suite au prochain opus.

*****

Combat de rats sous les poubelles agglutinées du restaurant chinois. Dressé sur ses pattes arrière un rongeur vindicatif a retourné son congénère sur le dos ; vu d’ici il semblerait qu’il se joue sous mes yeux un combat effréné de chatouilles mais je soupçonne un enjeu plus important, probablement une cuisse de poulet pas tout a fait rongée ou le corps verdi de pourriture d’une noix de coco tranchée… Les bouches d’égout sont géantes, elles abritent des nuées de ces animaux pelés aux dents acérées qui doivent y vivre en collectivité… J’imagine les piaillements des petits, le tic tic des griffes sur le sol lisse, les batailles des chefs et les cris des femelles, les clapotis de l’eau saumâtre lors des bains de minuit, toute une vie organisée… Ma première pensée en voyant les rats ici a été pour Camus ; il aurait adoré les Philippines.

C’est assez étonnant les décorations de Noël dans cette ville inondée d’une chaleur poisseuse et grise comme la chape de pollution qui couronne la cité… Des rennes en osier rebrodé de guirlandes lumineuses galopent fiévreusement sur le porche de l’immeuble voisin du nôtre, des vierges en manteau bleu crèvent de chaleur dans leurs icônes suspendues au dessus des rues, des étoiles multicolores remplacent les astres nocturnes invisibles dans le ciel qui a un chat dans la gorge et dont on ne peut voir la luette… et les palmiers s’habillent d’ampoules colorées comme les platanes de nos Champs Elysées.

Je découvrirai ce soir la salsa à Manille ; les pieds me démangent depuis hier. Ici toutes les soirées sont majoritairement live, de bons groupes de mambo d’après mon contact local, ça va changer de Paris.

En attendant l’heure de la danse je squatte au cyber café au bruit des ventilos, encore assez fraîche de la douche que j’ai prise tardivement, la peau adoucie par cette eau sans calcaire, les cheveux déjà secs, profitant de l’endroit où je ne vois aucun cafard – ce qui m’évite la crise de pleurs nerveux d’hier à la vue des antennes frémissantes du vrombissant insecte bombé, énorme, rouge comme les oignons dont je fais mes compotes, qui avait élu place dans la douche au moment précis ou j’avais décidé de me laver…

L’heure tourne, les pales du ventilateur aussi… Ma gorge guérit, je renifle encore. Bientôt l’île de Coron, le logement sur pilotis, la mer tropicale, les dauphins, le soleil enfin visible… et vous, vous faites quoi à Paris?

*****

Un récif solitaire au milieu de la baie et quatre plongeurs de fortune, avec masques et tubas, dont les cris émerveillés et bizarrement transformés surgissent du tuyau.

Nous, et le monde de Nemo : des aristocrates classes, en noir duveteux, vaporeuses dans la transparence de l’eau… des acteurs grimés aux couleurs affolantes, improbables, surlignés au marqueur et vêtus comme des acrobates de cirques… des jouets pour enfants, colorés et aux formes géométriques variées et variables… des anémones qu’on croirait presque entendre chanter tant leur danse est musicale, cachant mille petits yeux affolés par notre présence mastodonte… des oursins secrets, dont seuls surgissent quelques bras fins, yeux et bouche empierrés de perlouzes dorées et violettes, comme des filles de cabaret aux paupières pailletées… quelques petites méduses, gracieuses comme de blanches ballerines en tutu… les anneaux noirs et blancs alternés comme les vertèbres qu’il n’a pas d’un serpent d’eau dont il vaut mieux se tenir éloigné car sa morsure est radicale… un énorme tigre marin aplati dans les roches de la couleur de sa peau, général en costume de l’armée, parfaitement camouflé… les roches-varech tapissées de palourdes et de coquillages qui se ferment en choeur, parfaitement harmonisés, sous notre ombre… un poisson étrange, aux yeux jaunes de chat, zébré de noir et de blanc et à peine maintenu par deux minuscules nageoires inscrites dans un cercle, tellement lourd pour ses ailes qu’il nage très près du fond… des archanges à peine visible, de la couleur de l’eau, minces et longs comme de nobles sportifs, évoluant juste sous la surface… les coraux joyeux, brillants comme des joyaux oubliés, leurs couleurs étonnantes, leurs motifs surprenants… un cousin marin de la licorne, tatoué à la couleur des roches moussues, dardant fièrement son unique corne frontale…  des filles de joie tout en bouche réclamant un baiser du bout de leur long bec pointu… et puis Nemo et Marin, poissons-clowns plus vrais que nature, figés au dessus de leur anémone, et leurs cousins blancs nacrés de mauve, plus nombreux, courageux mais pas téméraires, pointant agressivement leur nez sur nous puis se détournant d un coup de nageoire rapide, et rebelote…

Et puis plus loin l’eau inquiétante, angoissante, que je ne regarde pas, de l’à-pic infini, et ce bleu, tout ce bleu massif et congestionné qui écrase ma poitrine et noue mes côtes entre elles, et qui descend, descend, descend…

*****

Il est 1H30.

Dans l’obscurité verdâtre nous sommes deux corps impatients allongés dans des vêtements d’emprunt, écoutant le silence peuplé de chuchotements, de bruits de chair malmenée et d’une musique chinoise limpide comme un jet d’eau.

Le bruit du rideau qu’on tire – et deux silhouettes furtives, nacrées d’un zeste de lumière orangée, s’agenouillent sur nos matelas, joignent les mains et saluent d’un profond mouvement du buste… le rituel peut commencer.

Mes os disjoints grincent sous le poids du corps qui me chevauche et dont les mains-bouillottes énergisent chacune des zones imposées… Sur le matelas voisin je vois mon comparse se tordre dans les positions abruptes que mon propre corps subit dans le même temps… La petite Thailandaise ploie mon dos sous ses deux genoux lisses comme des conques marines et tire sur mes deux bras en conductrice avisée ; mon corps prend la forme volontaire d’une figure de proue caressée par le vent, mon menton se redresse et mes omoplates se sentent pousser des ailes.

Retournée sur le dos comme la crêpe qui a déjà rissolé sur une face je me laisse entourner, enrouler, envelopper de moi-même en soupirant « Mais comment font ceux qui ne sont pas souples ? » avec une pensée émue pour mon osthéo qui n’aurait pas désavoué ces pratiques… Du souffle je cherche à aider la masseuse en expirant profondément, comme on gémit dans la souffrance ou le plaisir, et je guette aussi du coin de l’oeil les effets sur mon compagnon : il se laisse manipuler comme une poupée de chiffons, les yeux fermes, le visage serein… Un avertissement « Relax mam » veloute mon oreille, je cherche le creux de la vague, à-peu-près sûre de ce qui va m’arriver… Bingo! dans un couinement rouillé mes vertèbres en vadrouille viennent de regagner leur cahute, j’ai à peine le temps de respirer que la manoeuvre se reproduit et je cherche alors l’air, molle et alanguie comme le mollusque humain qui ne voulait plus de son squelette dans la nouvelle de Ray Bradbury.

Encore un moment de détente sous les doigts de sorcière du petit lutin qui s’assoie derrière ma nuque pour la soulager du poids de ses cauchemars, puis se poste à mes pieds pour en malmener les orteils en de longs claquements tortionnaires, et la demi-heure s’achève abruptement… maintenant j ai faim.

*****

Sur Manille la pluie est chaude mais pas plus jolie qu’à Paris… Le typhon qui bouscule le ciel a noyé ma robe sur mon corps et mon visage dans mes cheveux… je dois être indécente, un mélange entre Vénus surgie des flots et ma concierge en cheveux dans la rue.

Pendant que nous marchons au pas de course, aspergés par les autos qui roulent allègrement dans les flaques sous cette douche tropicale, je me remémore les deux journées passées sur l’île de Coron : l’eau turquoise, transparente comme celle d’une carte postale, anéantie de lumière sous le soleil évident, les poissons multicolores aux têtes bizarres, phosphorescents dans les coraux jaunes et violets, les arbres aux racines palétuvières plongées dans le sable d’une île solitaire couronnée de verdure, les roches découpées comme une dentelle sur le fond du ciel écrasant, le bleu assommant des profondeurs le long des arches gothiques des cathédrales sous-marines, le lagon vert enfermé dans son arc de rochers, le repas marin pris sur le bateau avec les plongeurs, l’eau brûlante de la soufrière, comme un jacuzzi naturel où nos corps se détendaient et fumaient en plein cagnard, le soleil couchant sur la baie inondée de reflets violents…

Et le ferry, à l’aller comme au retour, une première nuit à la belle étoile sur le pont, une deuxième en cabine blottie sous une couverture rassurante, et le roulement léger du tangage, plus douloureux à l’heure des repas, enfermée dans une salle où les odeurs de nourriture et la chaleur avivent le roulis de mon estomac…

… et les rencontres, les gens, leurs sourires, leur chaleur… la vie quoi.

Photos : Manille

Photos : Coron

Photos : Laguna

Article publié le mercredi 20 février 2013



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